Les travaux d'élargissement du pont de la Gare, et le fait de n'avoir qu'un pont à notre disposition pour passer l'Isle, bouscule un peu nos habitudes, et nous permet de nous rendre compte de ce qu'était la situation des Neuvicois avant la construction de ce pont. C'est pour nous également, l'occasion de nous pencher sur les différents moyens utilisés au cours des siècles pour franchir la rivière. En effet, Neuvic, qui existe depuis le Xè siècle, a compté depuis ses origines, trois villages importants sur la rive droite de l'Isle: Planèze, Puy-de-Pont et la Côte. Par la suite en 1791, Neuvic devint chef-lieu de Canton composé de 7 communes, dont la majorité était sur la rive droite. Le décret du 17 vendémiaire an X de la République ajouta 4 communes au Canton, également toutes situées sur la rive droite. Tout ceci nous montre aisément, que le passage de l'Isle a été de tout temps d'une grande importance pour Neuvic et ses habitants.
Au début de notre ère, alors qu'aucune retenue n'avait modifié le niveau de la rivière, il y avait des passages à gué naturels à Mauriac, à la Veyssière et vers Planèze. Par la suite, un bac fut mis en service. A quelle époque? Il est impossible d'avancer une date, mais en 1520, quand les Fayolles de Mellet devinrent propriétaires de la terre de Neuvic, eux seuls avaient le droit de passage de la rivière, et comme le bac était installé sur les terres du château, on peut supposer que ce fut eux qui le mirent en place. Ce bac appelé "bac de Neuvic" était installé au bout de l'allée du camping, il aboutissait sur la rive droite, à l'emplacement actuel de la piscine et la maison du passeur était située au nord-ouest du bâtiment de la piscine, au pied de la route qui mène au complexe sportif. Ce bac resta en fonction jusqu'en 1844, au moment où le pont de Planèze entra en service. Sous l'ancien régime ce bac appartenant aux Mellet,était exploité par un fermier qui leur versait une redevance. Aprés la Révolution, l'exploitation du bac fut mise à l'adjudication et le resta jusqu'en 1844. Mais le Ier messidor an 13 (20 juin 1805) au début de l'Empire, Béatrix-Charles-Magdelon Fayolles de Mellet se disant propriétaire du passage sur l'Isle à Neuvic, qu'il prétend avoir été pratiqué par son père Louis-Raphaël-Lucrèce Fayolles de Mellet, fait constater par acte notarié son droit de propriété sur le bac. Aprés enquête et consultation auprès du ministre, le préfet de la Dordogne le déboutera de sa demande.
Le 28 décembre 1816, à l'occasion du changement d'adjudicataire, on retrouve un inventaire du bac de Neuvic (un bac ou gabarre de 10mt de long, de 3mt de large aux têtes, 3,20 Mt au centre et 80cm de bordage, construit en 1813. Un bateau passe cheval de 7 Mt de long et 2 Mt de largeur aux extrémités de 2,27 Mt au centre et 60 cm de hauteur de bordage. Ce bateau est en très mauvais état et il n'est pas sans danger de continuer à s'en servir).
L'exploitation du bac n'est pas sans problèmes, ainsi le 21 mars 1825, Pouget Jean, adjudicataire du bac, écrit au préfet pour se plaindre "de ce que le meunier du moulin brûlé fait passer dans son bateau, non seulement les habitants de la contrée dont il fait moudre le grain, mais encore tous les voyageurs qui demandent à être transportés d'une rive à l'autre". D'autre part, il expose "que tout le temps que la rivière est guéable, le meunier du moulin de Neuvic laisse passer dans son moulin et ensuite sur la digue tous ceux qui veulent y passer pour se rendre d'une rive à l'autre".
Il existait également un autre bac à Mauriac, son embarcadère, sur la rive gauche, était situé en amont du barrage face au chemin qui arrive des Léonardoux et sur la rive droite, on débarquait du château de Mauriac. Ce bac resta en fonction jusqu'en 1878, date à laquelle il fut fermé à cause de sa vétusté.
Le 1ermai 1836, Devillesuzanne-Lagarde expose au Conseil Municipal que les listes ouvertes, il y a 18 mois, pour recevoir la souscription volontaire pour la construction d'un pont exempt de péage, au bac de Neuvic, n'a recueilli à ce jour que la somme de 10.000 fcs. Il fut donc décidé de recourir à un financement par adjudication avec péage.
Les adjudicataires furent Duvergier et Cie, banque, vins et spiritueux à Bordeaux qui financèrent la construction du pont. Dans un courrier du 28 novembre 1836, le préfet demande au Conseil Municipal d'approuver les plans du pont et les tarifs du péage qui seront pratiqués à sa mise en service.
Les travaux débutèrent en 1840, il y eut quelques incidents durant le chantier, le 9 août 1842, le Conseil Municipal demande à M. Richon, entrepeneur construisant le pont, de réparer le chemin du bac de Neuvic qu'il a dégradé en passant avec ses charrettes. Le 31 août 1842, dans un courrier au préfet, le maire signale que l'arche sur la rive droite est décentré depuis 15 jours et il faudra en reprendre entièrement la construction. Le pont fut ouvert à la circulation en 1844, l'adjudicataire qui avait financé cette construction pour 75.000 fcs, avait obtenu une concession pour le péage de 59 années, soit jusqu'en 1903. Cependant le Conseil Municipal avait obtenu une exemption durant les 10 premières années, pour le passage gratuit sur le pont les vendredis, jour de marché à Neuvic.
En 1855, la construction de la ligne de chemin de fer Périgueux-Coutras amena de nombreux bouleversements dans la Vallée et en particulier à Neuvic. En effet, dans tous les avant-projets qui avaient été présentés au conseil Municipal, la voie ferrée passait à Neuvic sur la rive droite de l'Isle et la staion prévue était à Planèze, à proximité du bourg de Neuvic, grâce au pont récemment construit. Jugez de la stupeur des membres du Conseil, réunis pare le Maire le 6 septembre 1855, quand ils découvrirent que la station est, non plus à Planèze, mais "au Salembre", car on ne trouva pas d'autre nom pour désigner son futur emplacement, c'était à l'époque un endroit désert au milieu des prés. Ce fut un tollé général, mais malgré les protestations, les pétitions et les nombreuses interventions entreprises tant auprès des élus, de la Compagnie du Grand Central qui construisait la ligne, du préfet et même du ministre, rien n'y fit et la station fut construite "au Salembre". Pourquoi cet endroit fut-il choisi plutôt que Planèze, il y eut vraisemblablement convergence d'intérêts entre la compagnie et les responsables politiques. Pour sa part, la Compagnie pour rentabiliser la ligne pensait récupérer le trafic marchandise de toute la région sur la rive droite, allant pratiquement jusqu'à Ribérac, et en se rapprochant de Douzillac, elle pensait également augmenter son trafic voyageur. Quant aux responsables politiques, il faut se situer dans le contexte de l'époque, le conseiller général est de Saint-Vincent, le député de Ribérac, car Neuvic est dans la circonscription de Ribérac, tous ces élus ne sont guère sensibles aux arguments du maire de Neuvic qui met en avant, pour l'implantation de la station à Planèze, la fréquentation attendue des habitants de la Vallée du Vern, malheureusement pour lui, ils votent dans une autre circonscription!...
L'installation de la ligne perturbe gravement le fonctionnement du bac de Mauriac, en effet, sur la rive droite, elle prend la plus grande partie de l'embarcadère et le passage des charrettes chargées de bois ou de bruyère se fait avec risques et difficultés. Dès le mois d'août 1856, le maire demande au préfet que ce bac soit transféré au-dessus du village de La Veyssière pour être au plus prés de la station. Dans sa réponse le préfet accepte, à condition que la Commune établisse une route qui relie le bac directement à Théorat, ce qui est refusé par le Conseil Municipal. La situation restera ainsi pendant 13 ans, jusqu'en 1869, où un bac fut mis en place en amont du pont actuel, la route qui y conduisait est le prolongement de la route qui passe à l'ouest de la Maison de la Double et aboutissait après avoir traversé l'Isle, sur la route de Planèze au coin de la maison qui avait été construite pour le passeur.
L'adjudicateur du bac avait obligation d'assurer tôt le matin et tard le soir le passage des voyageurs qui se rendaient ou revenaient de la station. Le retard apporté à la mise en place de ce bac s'explique par l'opposition du concessionnaire du pont de Planèze, dans une lettre au préfet, il explique que "depuis 1844 le péage représente pour lui un intérêt de 2,5%, ce qui est peu, et que la mise en place du bac de la gare lui portera un tort considérable". Sensible à ses arguments, mais sans doute aux engagements pris par l'ÉTAt au moment de la construction du pont de Planèze, la concession du bac de la gare lui fut attribuée pour une somme dérisoire.
Ce bac eut rapidement une grande fréquentation et le Conseil Municipal se montra attentif à son fonctionnement.En août 1875, il demandait la gratuité pour les élèves fréquentant l'école de Neuvic, habitants sur la rive droite. En mai 1876, il émettait de vives critiques " les abords sont impraticables et il n'est pas possible d'entrer et de sortir du petit bac sans mettre les pieds dans l'eau, quant au grand bac les charrettes chargées ou déchargées ne peuvent y entrer. Il faut que l'administration entreprenne des travaux immédiatement car ce bac est indispensable aux voyageurs et aux agriculteurs".
C'est en juin 1876 que le Conseil municipal prit la décision de demander la construction d'un pont pour se rendre à la station. L'enquête publique eut lieu du 23 octobre au 13 novembre 1876. le décret d'utilité publique fut pris le 20 juillet 1877. La construction de ce pont fut grandement facilitée par le député de la circonscription Oscar Bardit de Fourtou qui était à l'époque tout puissant ministre de l'intérieur. Le financement, malgré les efforts de la Municipalité, ne put se faire sans droit de péage, il s'établit ainsi: Commune 20.000 fcs, Département 15.000 fcs, Etat 15.000 fcs, avance du Département remboursable par les droits de péage 20.000 fcs, coût total : 75.000 fcs. L'adjudication du chantier eut lieu le 25 avril 1877, il y eut 5 entrepreneurs admis, les rabais sur l'estimation allait de 0% à 11,5%, ce sont les entrepreneurs Cabriès de Tulle et Fournet de Brive qui eurent le chantier. La construction des piles eut lieu entre le 15 juillet et le 15 août, période de chômage de la rivière. Durant ce temps, une autorisation fut donnée pour faire travailler les ouvriers dimanches et jours fériés. La pose de la première pierre eut lieu le 19 août 1877 en présence de Mr de Fourtou, ministre de l'Intérieur; la Municipalité de Neuvic avait à voter la somme de 100 fcs pour l'organisation, sur place, d'une fête foraine. Au printemps 1878, une crue soudaine de l'Isle emporta une grande partie du pont de service en bois, qui avait été mis en place pour la construction du pont. Le pont fut ouvert à la circulation le dimanche 22 décembre 1878.
A partir de cette date, les passages de l'Isle étaient ceux que nous avons de nos jours , mais il restait une tâche importante pour la Municipalité: le rachat des péages.
Pour le pont de planèze, la concession allait jusqu'en 1903, mais en mai 1890, le Conseil Municipal demande la suppression du péage. En mai 1891, le concessionnaire fait une proposition de rachat pour 3433 fcs, le Conseil refuse n'ayant pas les moyens de supporter cette dépense. Enfin après de nombreuses négociations avec le département et l'ÉTAt, le 23 janvier 1893, le rachat du pont fut voté par le Conseil Municipal pour la somme de 937,33 fcs.
En ce qui concerne le pont de la Gare les choses étaient plus simples, puisque il n'y avait pas de concessionnaire. Mais en février 1878, un nouveau maire est nommé et il remet en cause le financement du pont et surtout les 20.000 fcs avancés par le Département et remboursables par les droits de péage. Le 14 novembre 1878 eut lieu une réunion du Conseil à ce sujet, qui fut trés animée. Il fallut cependant attendre août 1882 pour que le Conseil demande officiellement le rachat du péage, la négociation dura quelques mois. Le 26 mars 1883, le Conseil offrit 2000 fcs, fruit d'une souscription publique et le département accepta. Le pont de la Gare fut libre à la circulation le 8 avril 1883, dix ans avant celui de Planèze.
Au cours des siècles, la main de l'homme a façonné ce lieu de vie qu'est pour nous Neuvicois, la Vallée de l'Isle: les barrages, les ponts, les routes, la voie ferrée, toutes ces infrastructures que nous trouvons naturelles dans notre décor quotidien, et qui nous sont indispensables, ont été patiemment construites par nos ancêtres. Au siècle dernier, pour financer la construction des ponts sur l'Isle, ils avaient eu recours au péage et ils se sont ensuite cotisés pour le racheter. Nous, en cette fin du XXème siècle, c'est pour construire les autoroutes que nous avons recours au péage, serons-nous capables, comme nos anciens, de les laisser sans péage à nos descendants?